A l'initiative du groupe professionnel Génie civil de la SIA et de la Société pour l'art de l'ingénieur civil, la création d'un musée suisse consacré à l'ingénierie civile est actuellement débattue. Dans l'article traduit ci-dessous, l'auteure démontrait pourquoi la Suisse devait se doter d'une institution de haut vol dans ce domaine. L'idée a déjà suscité l'intérêt de la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), avec un article signé Urs Steiner, qui a paru le 29 janvier 2009: "Künstler ohne Museum" .
La viabilisation agricole et touristique des régions de montagne suisses doit tout aux oeuvres pionnières des ingénieurs civils, dont les prouesses ont révélé les paysages qui font aujourd'hui la réputation du pays. L'image de la Suisse moderne n'existerait pas sans le Glacier-Express, le Jungfraujoch et son chemin de fer ou encore les panoramas accessibles par la ligne de l'Albula-Bernina. "Mais encore plus que l'espace alpin, c'est le milieu alpin qui compte, Suvre conjuguée de la nature et de l'homme ", un milieu qui figure parmi les 14 éléments clés à mettre en avant pour promouvoir la Suisse, en tous cas selon les termes de Présence suisse, le "centre de compétence pour la perception de la Suisse à l'étranger".
L'art oublié des ingénieurs civils
Mais qu'en est-il de la perception des oeuvres des ingénieurs à l'intérieur même des frontières? Le désenchantement est déjà de mise après un simple coup d'oeil à l'offre muséographique suisse. Logé dans le " Hänggiturm " rénové à Ennenda, près de Glaris, le musée consacré à l'art des ingénieurs civils a été contraint de fermer ses portes au bout d'une décennie d'existence. Depuis son ouverture en 1994, cet espace avait accueilli sept expositions, respectivement consacrées au virtuose du béton qu'était Robert Maillard, aux franchissements historiques des Alpes, au bâtisseur de ponts Christian Menn, aux ouvrages hydrauliques, aux ponts de chemin de fer, aux aménagements fluviaux et au percement des NLFA. Montées à l'initiative de la Société pour l'art de l'ingénieur civil avec le soutien de sponsors privés, ces expositions ont ensuite été montrées dans divers lieux en Suisse et en Europe, avant tout dans des écoles supérieures à vocation technique, mais également au Deutsches Museum de Münich par exemple. L'accueil dans une institution aussi prestigieuse témoigne de la haute valeur accordée aux réalisations suisses en matière d'ingénierie civile. Voilà qui semble très bien. Pourtant, à l'aune de la forte densité muséale en Suisse et par rapport au nombre d'institutions de renommée internationale qu'elle abrite, force est de reconnaître que l'art de l'ingénieur y demeure un parent pauvre. On ne saurait donc assez se féliciter des expositions existantes, mais elles ne peuvent soutenir la comparaison avec la palette des prestations classiquement dévolue à un musée, sans parler des services élargis offerts par les institutions actuelles.
Valorisation culturelle
Outre la présentation d'objets, les tâches fondamentales d'un musée comprennent la préservation et l'enrichissement des collections, ainsi que la recherche et l'information. Afin d'attirer davantage de visiteurs d'horizons divers, les musées ont par ailleurs considérablement étoffé leurs stratégies pédagogiques au cours des dernières décennies. Or toutes ces prestations ne sont au mieux que partiellement couvertes par des dépôts ou des prêts en vue d'exposition. Même si sa popularisation a depuis longtemps gommé la perception du musée comme lieu élitaire, il n'en reste pas moins un lieu de reconnaissance sociale. Autrement dit, ce qui est considéré comme important pour l'identité et la diffusion culturelle est déployé sur la scène muséale ; à l'inverse, ce qui n'a pas de musée ou d'écrin institutionnel attitré, est dépourvu de valeur culturelle. Rappelons à titre de comparaison qu'en inaugurant la Cité de l'Architecture & du Patrimoine, le président Sarkozy a ouvert le plus grand musée d'architecture du monde en septembre 2007. Sur 22000 mètres carrés, la République française se met ainsi en scène comme nation d'architecture, avec une contribution du ministère de la culture se montant à 78 millions d'euros. Et la France n'est de loin pas le seul pays européen à investir massivement dans un lieu voué à la promotion de l'art architectural auprès du grand public. L'institut d'architecture néerlandais à Rotterdam jouit depuis plusieurs années d'une réputation internationale comme musée, bibliothèque, centre d'archives et lieu de formation.
Poser ses marques
Il est grand temps que la Suisse s'inspire de tels exemples pour se souvenir de sa propre excellence comme nation pionnière de l'ingénierie civile. Un projet ambitieux consacré à l'art de l'ingénieur civil pourrait également s'affirmer comme un atout de poids dans la concurrence internationale que les villes se livrent à coup de nouveaux musées. Dès lors qu'après Bilbao, les tentatives pour attirer l'attention mondiale par des gestes architecturaux spectaculaires n'ont plus grand-chose d'original, il serait judicieux de se profiler par le biais de contenus inédits. L'institution envisagée ne devrait toutefois pas être conçue comme un musée avant tout technique. Elle devrait mettre en évidence la valeur culturelle des prestations fournies par les ingénieurs civils, ainsi que les défis de civilisation et les contextes auxquels leurs ouvrages apportent des réponses, sans occulter les questions de forme et de fonction que soulève leur art. Un grand musée voué aux chefs d'oeuvre du génie civil ne constituerait pas seulement un support promotionnel efficace au-delà des frontières, mais aussi un geste marquant au niveau national. Si la Suisse veut rester un pays de pionniers, elle se doit d'accorder une juste valeur aux contributions des ingénieurs civils.
Claudia Schwalfenberg, directrice du groupe professionnel Génie civil de la SIA
Vos opinions
L'article " Künstler ohne Museum " publié par la NZZ a déjà suscité une diversité de réactions. Que pensez-vous de l'idée d'un musée consacré aux Suvres du génie civil ? Quelles prestations devrait-il offrir, selon vous ? Quelles seraient les démarches propres à en favoriser la réalisation ? Faites part de vos opinions à
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